jeudi 30 septembre 2010

Mon périple parisien




Depuis mon enfance, j’ai rêvé Paris, sa Tour Eiffel, ses rues de lumière. Cette ville semblait détenir la magie d’un conte, j’imaginais qu’il suffisait d’y plonger pour sentir l’effet d’un charme vieux de plusieurs milliers d’années, mais toujours intact. Toujours, je songeais un Paris nocturne, où les réverbères éclairaient les pas des noctambules. L’idée qu’on puisse y exister de jour ne m’effleurait pas : il est vrai que moi aussi je vivais la nuit surtout, me retirant pendant les journées. Plutôt solitaire, je rêvais les yeux ouverts une ville dont je pensais qu’elle allait me protéger.

Etudiante à Paris. L’insouciance, la liberté, l’air libre….c'est en rien à cela qu’a ressemblé ma vie dans cette ville de lumière. J’y ai débarqué un jour gris, dans une colocation des plus étranges. Tout ce que j’avais entendu sur la vie étudiante s’est avéré inaccessible : j’avais plutôt atterri dans un univers parallèle, un bassin à requins.
Et pourtant, en un an, je me suis mise à m’attacher aux personnages peuplant ce monde étrange.

Petite Luxembourgeoise protégée, innocente, je suis pourtant née sur les quais au bord de la Seine, à vingt ans, au milieu de la foule, née dans la solitude d’une ville qui arrache des lambeaux de votre personnalité avec ses dents. Et qui la recoud de son propre fil et de sa propre aiguille, à sa guise, jusqu’à ce vous soyez une personne entièrement neuve.

Paris si belle, peut vous mordre sans prévenir, dans le silence d’une nuit toujours habitée, mais très souvent solitaire.
Paris nocturne depuis toujours m’a paru plus poétique, plus palpable pour l’esprit en proie à l’inspiration…que les mornes foules des jours sans fin. La nuit contient une part d’éternité, voilà pourquoi elle est si belle.

A Paris, aucune nuit ne ressemble à la nuit précédente. Les contours des objets et des êtres se transforment comme un pré qu’on verrait pousser. Il fallait que je revienne à Paris pour que je sache savourer tous les mélanges de cette ville aux charmes ambigus.
J’erre dans Paris, âme égarée dans une ville dont le pouls ne s’arrête jamais, sans pitié, les rouages tournent sans se soucier de moi.
Je retourne place de la Sorbonne, je me rappelle le bonheur d’être assise dans un de ces grands amphis impressionnants. Je m’en fichais d’être seule, de ne pas pouvoir partager ces moments d’admiration et d’enthousiasme intenses – j’étais au comble de la joie. Quelques heures plus tard, je me sentais écrasée sous le poids de ma solitude – que vaut un cours de qualité si on ne peut le faire comprendre à quelqu’un d’autre ? Je me sentais comme une droguée – l’effet de la stimulation intellectuelle retombait vite, à chaque fois, et l’absence d’accompagnement était de pire en pire.

Si je veux raconter mon conte français, ma plongée dans l’univers parisien, je devrais tout dire, ne rien cisailler à cette histoire où chaque détail compte…et pourtant ce sont les non-dits qui comptent le plus à mes yeux.
« On aura tout vu à Paris, non ? » S. (ma voisine) rigole. « Oui, tu le dis ! » Je me trompais. On était loin d’avoir tout vu. Dans notre immeuble du XIXe arrondissement, en tous les cas, il s’avérait que le pire restait à venir, même si le pire ne l’était peut-être pas pour S. : elle, pour sa part, avait vraiment tout vu, bien avant mon arrivée dans l’immeuble.
L’appartement s’étendait devant moi, nu et propre. Le sordide allait entrer entre ces murs par d’autres chemins. Il y était, en réalité, déjà installé, mais je ne pouvais en être consciente, soulagée que j’étais d’avoir enfin trouvé un toit et d’avoir mis un terme à mon premier périple parisien : la recherche désespérée d’un logement.

Et puis en un clin d’œil, la vie s’était activée dans notre appartement. Il suffit de bien peu, parfois : de joyeuses voisines qui y passent autant de temps que si elles y habitaient, des habitudes communes créant des liens…A., S. et moi avions pratiquement le même âge, et pourtant, nous n’avons jamais fait de sorties ensemble : nous passions beaucoup de temps ensemble, mais toujours à l’intérieur de ces quatre murs, comme s’ils avaient été la condition sine qua non de nos conversations.
Dans les jours qui suivirent, ma tête était en proie à l’aventure – que de projets aux contours fumeux se formaient dans mon esprit – mais mon cœur était empreint d’un mal du pays inattendu. En quittant le Luxembourg, j’avais été si avide de prendre le large et de prendre racine anywhere but here, que je n’avais pas songé aux accès de nostalgie pouvant me guetter dans cette ville que j’avais choisie.

La première fois que j’ai croisé S., j’avais à peine débarqué à Paris. Elle sortait de chez le voisin d’en face. Je me suis tout de suite méfiée d'elle. Elle n’avait que l’argent en tête et elle possédait tous les atouts pour arriver à ses fins. Elle n’avait que dix-huit ans à ce moment-là et elle savait très bien ce qu’elle voulait. Cela se voyait à son regard. Elle ne connaissait ni scrupules ni pudeur. La première fois qu’elle a rendu visite à son voisin (qui était aussi le propriétaire de l’appartement que je sous-louais) elle était gentille, amicale avec moi, coquette et allumeuse avec lui. Toujours, on sentait un air d’hypocrisie flotter autour de sa tête bien soignée.

Je ne lui faisais pas confiance. Son histoire, quant à elle, m’intéressait beaucoup : issue d’une famille nombreuse et musulmane, elle avait été mariée d’office à quinze ans et avait divorcé huit mois plus tard pour cause d’incompatibilité. Rebelle et têtue, elle s’était obstinée à se refuser à un mari qu’on lui avait imposé et ce-dernier avait abandonné au bout d’un moment – la marchandise ne tenait pas ses promesses. Après cet épisode de sa vie, S. avait passé par toutes sortes d’histoires incroyables, par la misère et par les petits plaisirs qu’on s’achète en se vendant. Petite fille protégée, grande naïve ne sachant rien de la vie, j’ouvrais grand mes deux oreilles pour entendre les histoires de personnes ayant vécu. « Je te laisse mon numéro. » Elle m’a fait un clin d’œil en partant. La sœur de S. s’appelait D., douce et discrète, elle était le contraire de sa sœur, mais avait elle aussi ce côté pragmatique. Celui-ci ne relevait pas, chez elle, d’un froid calcul mais plutôt d’un instinct organisateur presque maternel. Elle prenait soin de toutes les personnes qui l’entouraient et m’a mise sous sa protection dès mon arrivée. Les deux sœurs offraient ainsi leurs personnalités si différentes (mais liées par un lien de famille indissoluble) et apportaient leurs couleurs au 2e étage où se trouvaient à la fois leur appartement et celui où je louais une chambre.

«O n’est fait cocu qu’une fois dans la vie…on ne souffre qu’une bonne fois pour toutes. Après, plus rien. On aime toutes les femmes qui viennent, après, et on n’en aime plus aucune. Elles croient qu’on ne peut pas se passer d’elles mais c’est là qu’elles se trompent. On ne porte le deuil qu’une fois… on s’en fout après…tu entends, darling ? » Quand je suis arrivée ici, l’Américaine m’a dit : « Il est complètement fou. » Ce que je sais, c’est qu’il a besoin de beaucoup d’attention, que je l’ai vu pleurnicher comme un gamin de cinq ans alors qu’il en a au moins cinquante, qu’il appelle tout le monde « darling » et qu’il ne ferait pas de mal à un mouche.

C’est grâce à A. (une de mes colocataires) que j’apprends des choses nouvelles à son sujet. Toutes les nuits, il frappe à sa porte, pantin trébuchant sur son seuil. Elle garde sa tête bien haute, la dignité fait vivre. De jour, le pantin énumère tout ce qu’il faut pour rendre une femme heureuse : le coiffeur, les chaussures… A. n’est pas heureuse. Son bonheur l’attend au Mali. Souvent, elle lui ouvre, elle le laisse dormir à côté d’elle. Etrangement, elle sait qu’elle n’a rien à craindre, pas lorsqu’il est tout près, pas lorsqu’il retient son souffle. Longtemps, je pense qu’elle a peur de perdre le toit au-dessus de sa tête – mais ce n’est pas le cas : Il lui fait de la peine. Plus tard, elle est allée le voir à l’hôpital, elle lui a tenu la main, sans dégoût, mais avec une distance ferme toujours maintenue. Sans le juger, mais en gardant loin de lui tout ce qui a de la valeur à ses yeux.

Un matin, pieds nus dans la cuisine, A. me raconte ses rêves – elle vit dans l’avenir et rend ainsi possible son présent. Droite et intègre, elle me raconte les souffrances qu’elle a dû endurer lorsqu’elle sortait avec un garçon qui la traitait mal. « Je l’attendais souvent dans le froid. Puis un jour, je suis partie. Sans rien dire. Je suis comme ça… »

« Je vais te tuer, tu n’es qu’une pute ! va-t-en, sors d’ici, va-t-en ! va faire les trottoirs à Saint-Denis ! » C’est A. qui est visée, A. qui gagne sa chambre à toute vitesse et ferme la porte à clé. Plus aucun bruit. Je colle l’oreille à la paroi de ma chambre. Elle regarde les infos de 20 heures. Elle aime utiliser son temps de manière efficace, elle sait que la crise passera, elle sait qu’il ne pourra pas se passer d’elle. Tout ceci, pourtant, n’a rien à voir avec de la coquetterie. C’est juste une pensée logique pour elle.

Après une première année troublante passée à Paris, après avoir décidé de partir, de quitter cette colocation que mes nerfs ne supportaient plus (qui peut accepter d’être réveillé toutes les nuits à 3 heures du matin par un fou qui confond le jour et la nuit, qui peut supporter plus longtemps qu’il n’est nécessaire l’odeur permanente de l’alcool, les histoires avec la police, la peur de se retrouver dans la rue à cause d’un propriétaire incarnant l’arbitraire…) j’ai mis deux ans à retrouver un sommeil ininterrompu ; les moindres petits bruits, de nuit, me faisaient toujours craindre une nouvelle catastrophe, une nouvelle éruption d’un volcan qui pourtant n’était plus là. La mémoire inconsciente est plus forte que tout, pendant un temps, jusqu’à ce qu’une nouvelle vie se fraye un chemin et rende possible un début flambant neuf. Les cataclysmes que j’anticipais étaient, désormais, logés à l’intérieur de moi, et pendant un temps, j’étais devenue comme une extraterrestre.

Bien plus tard, alors que je n’habitais plus à Paris, je reçus un appel de la part d’A.. Nous étions heureuses de pouvoir nous parler, conscientes que l’année que nous avions passée ensemble nous unissait à jamais. Elle allait retourner en Afrique, se marier, travailler là-bas. Je m’y étais attendu, pourtant, je savais qu’elle allait beaucoup me manquer, j’avais le sentiment de perdre une alliée, mais je sentais en même temps que les mois que nous avions traversés ensemble avaient été tellement étranges qu’il était difficile de transférer notre amitié dans un autre espace et à une autre époque. Nous sommes restées en contact, cependant, sporadiquement, et je repense souvent à elle, si forte, si courageuse, que j’admire encore maintenant pour sa grande fierté impossible à noyer dans les problèmes quotidiens.«On a fait la guerre ensemble.» Maintenant, on peut en rire. Et à chaque fois que je retourne dans les rues de Paris, j’ai une pensée pour A., pour S., pour sa sœur, et même pour J. (le garçon qui m’avait fait des avances et dont j’avais toujours une certaine peur) et pour cette fille dont j’ai oublié le prénom…et je repense aussi à ce petit bonhomme, ridicule mais dangereux, qui, le jour où je suis partie, a pleuré de chaudes larmes en disant « je sais que tu reviendras, darling, tu ne peux pas me quitter. » Je lui ai souri… je ne l’ai plus jamais revu. A. m’a raconté qu’il avait été interné dans un hôpital psychiatrique, et qu’il se donnait un mal fou pour avoir un comportement qui inspirait la confiance… il savait bien jouer la comédie, on l’avait bien vu lors de l’épisode au commissariat, et sans doute allaient-ils le relâcher assez vite. A moins que cette petite lueur de folie dans son regard éveille leur soupçon. Ce qui est sûr, c’est que, même s’ils le relâchent et qu’ils oublient vite ce patient parmi d’autres, ses ex-locataires, eux, ne sont pas près de l’oublier.
 

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